1. Contexte personnel et artistique
• Pouvez-vous nous parler de votre parcours artistique et de ce qui vous a conduit à travailler en milieu rural ?
J’ai été invitée en 2004 pour une résidence d’un an autour d’Auberives, organisée par l’association Autour de la Terre. Ce fut ma première expérience en milieu rural.
J’y ai réalisé Le Labyrinthe d’Auberive, une installation basée sur une collecte de portes et fenêtres, ainsi qu’une charrette mobile en collaboration avec une équipe d’artistes. J’ai également mené une étude sur les arbres remarquables, en travaillant aux côtés de forestiers, et animé des ateliers avec des personnes en réinsertion via le travail du jardin.
Par la suite, mon engagement en milieu rural s’est poursuivi avec plusieurs résidences :
- 2005 : Résidence à Saint-Jean-Port-Joli, un petit village au Québec, sur les rives du Saint-Laurent.
- 2012 : La Quinzaine Radieuse à Piacé, un village entre Le Mans et Alençon où je continue d’intervenir.
- 2013 : Exposition au Musée de la Presqu’île à Bénouville – c’est à cette occasion que j’ai rencontré Nathalie Brevet et Hugues Rochette.
- 2016 : Un Si Joli Village, exposition aux Arques, dans le Lot. J’y ai créé une installation inspirée du ciel étoilé exceptionnel de la région.
- 2017 : Natura Loci, un projet de Paul Ardenne à Rivière-Madeleine en Gaspésie (Canada), où j’ai travaillé en lien avec des scieurs et des pêcheurs de saumon à la mouche.
- 2023 : Participation à Sillon – Itinéraire d’Art dans la Drôme, où j’ai collaboré avec un apiculteur autour d’un projet impliquant des ruches.
- 2023 : Investissement de la Tour Médiévale du Vallon du Villaret en Lozère.
Forte de ces expériences marquantes et des rencontres qu’elles m’ont permises, j’ai décidé, après le confinement passé dans le village d’Écuélin (110 habitants), de partager mon temps entre Paris et le Cantal. J’y trouve ce dont j’ai besoin : du vert, de l’air pur, du silence, une beauté brute et l’occasion d’échanger avec d’autres personnes que mes complices parisiens ou urbains.
• Comment votre relation avec le territoire et ses habitants influence-t-elle votre démarche artistique ?
Plutôt qu’une influence directe, je parlerais plutôt d’une source d’inspiration et de réflexion. Chaque territoire, qu’il soit urbain ou rural, m’enrichit à travers ses paysages, ses matériaux, ses histoires et les rencontres que j’y fais.
Par exemple, après avoir contemplé un ciel étoilé d’une pureté incomparable, loin des lumières artificielles des villes, j’ai eu l’envie de créer des sculptures en forme d’étoiles, comme une manière de capturer et de transmettre cette expérience.
De même, lors de ma visite à la briqueterie de Prentegarde j’ai retrouvé le plaisir de travailler la terre.
Enfin, ma rencontre avec Grizzli, champion de France de sculpture à la tronçonneuse vivant à Maurs, m’a donné l’envie de collaborer avec lui sur des projets intégrant son savoir-faire unique.
Ainsi, chaque territoire m’offre des opportunités de découvertes et de nouvelles expérimentations artistiques.
• En quoi le Château de Laroquebrou et son patrimoine résonnent-ils avec votre pratique ?
Investir un château est un défi stimulant. J’aime partir du contexte existant – un lieu, une histoire, des matériaux – pour construire mon travail. Ici, la position dominante du château au sommet de Laroquebrou offre un point de vue unique et une connexion forte au territoire.
2. Réflexion sur l’art contemporain en milieu rural
• Qu’est-ce que la ruralité représente pour vous en tant qu’artiste ?
Sans idéaliser ni dénigrer le milieu rural, je m’y sens bien. Il m’offre une temporalité différente, loin de la frénésie des grandes villes. J’apprécie la simplicité des gestes quotidiens : préparer une soupe avec les légumes du jardin, faire pousser des fleurs, improviser un bouquet lors d’une promenade… Il y a une autre qualité de vie et d’attention au monde qui me correspond mieux.
• Comment percevez-vous le dialogue entre l’art contemporain et le patrimoine rural, en particulier dans ce projet ?
L’art contemporain fait partie du patrimoine, au même titre que l’architecture ou les traditions. Le mettre en relation avec un patrimoine historique comme le Château de Laroquebrou permet d’enrichir mutuellement ces deux héritages, en créant des ponts entre passé et présent.
• Pensez-vous que l’art contemporain peut renforcer le lien entre les habitants et leur territoire ?
En ville, l’art contemporain peut paraître invisible ou anecdotique car il se fond dans une offre culturelle foisonnante. En milieu rural, chaque projet est plus visible et discuté. Les habitants réagissent souvent de manière plus directe : soit ils adhèrent, soit ils rejettent, mais dans tous les cas, ils s’impliquent et s’expriment.
3. Approche spécifique au projet Cantaloop 15
• Quels sont les défis et opportunités que vous voyez dans la production d’une exposition au Château de Laroquebrou ?
Opportunité : Réactiver des œuvres existantes dans un nouveau contexte, les confronter à l’architecture du château et à son histoire.
Défi : Travailler en collaboration avec Nathalie Brevet et Hugues Rochette, articuler nos différentes pratiques et approches.
• Pourriez-vous nous donner un aperçu des œuvres que vous envisagez pour cette exposition ? (Réactivations, créations in situ, etc.)
· Barrière, Couillard, Cheval de Frise : Des œuvres inspirées de stratégies défensives, en écho à l’histoire militaire du château.
· Installation vidéo 18180 : Une réflexion sur Bernard Palissy, le passage du temps et la transformation des matériaux.
· Œuvres inédites : Créations spécialement conçues pour cette exposition, issues de collaborations avec des artisans et entreprises locales.
• La collecte ou l’utilisation de matériaux locaux joue-t-elle un rôle dans vos propositions ? Si oui, comment cela s’articule-t-il ?
Oui, si l’opportunité se présente. La découverte d’un stock de matériaux locaux pourrait inspirer une nouvelle création.
4. Interactions et collaborations
• Vous travaillez avec le duo Nathalie Brevet et Hugues Rochette pour ce projet. Comment envisagez-vous votre collaboration ?
Nous devons prendre le temps d’échanger, de confronter nos idées et nos sensibilités artistiques pour construire un projet commun.
• Y a-t-il des interactions ou des collaborations prévues avec les habitants ou d’autres artistes invités ?
J’ai entendu parler d’une collection de cloches, qui pourrait être une belle porte d’entrée pour inviter le duo d’artistes-designers Barreau & Charbonnet. Ils ont déjà travaillé avec les cloches de Fontevraud et de Notre-Dame de Paris, mais jamais avec des cloches de vaches !
• Selon vous, quel impact souhaitez-vous laisser à travers cette exposition, tant sur les visiteurs que sur le territoire lui-même ?
Ouvrir la curiosité, casser les préjugés sur l’art contemporain et offrir une expérience qui marque les visiteurs.
5. Perspectives et visions futures
• Pensez-vous que ce type d’initiative (comme Cantaloop 15) peut être un modèle pour d’autres régions rurales ?
Il existe déjà de nombreuses initiatives similaires en France. La clé, c’est la pérennité. Un projet comme Cantaloop 15 doit durer plusieurs années pour véritablement s’ancrer, porter ses fruits et devenir une référence.
• Comment aimeriez-vous voir évoluer votre travail après cette exposition, en lien avec la ruralité ou d’autres contextes ?
Tout dépendra des rencontres qui auront lieu ici : avec un artisan, un personnage local, un matériau spécifique… Comme ce fut le cas avec la briqueterie de Prentegarde.
• Un mot pour conclure ? Une invitation aux futurs visiteurs de l’exposition ?
Bienvenue ! N’ayez pas peur, entrez et laissez-vous guider par tous vos sens.